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Les Devineresses

C’est souvent du hasard que naît l’opinion ;
Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue.
Je pourrais fonder ce prologue

Sur gens de tous états ; tout est prévention,
Cabale, entêtement, point ou peu de justice :
C’est un torrent ; qu’y faire ? Il faut qu’il ait son cours,
Cela fut et sera toujours.
Une femme à Paris faisait la Pythonisse.
On l’allait consulter sur chaque événement :
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
Un mari vivant trop au gré de son épouse,
Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;
Chez la Devineuse on courait,
Pour se faire annoncer ce que l’on désirait.
Son fait consistait en adresse.
Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,
Du hasard quelquefois, tout cela concourait :

Tout cela bien souvent faisait crier miracle.
Enfin, quoi qu’ignorante à vingt-trois carats,
Elle passait pour un oracle.
L’oracle était logé dedans un galetas.
Là cette femme emplit sa bourse,
Et sans avoir d’autre ressource,
Gagne de quoi donner un rang à son mari :
Elle achète un office, une maison aussi.
Voilà le galetas rempli
D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,
Femmes, filles, valets, gros Messieurs, tout enfin,
Allait comme autrefois demander son destin :
Le galetas devint l’antre de la Sibylle.
L’autre femelle avait achalandé ce lieu.
Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire,

Moi Devine ! on se moque ; Eh Messieurs, sais-je lire ?
Je n’ai jamais appris que ma croix de par-dieu.
Point de raison ; fallut deviner et prédire,
Mettre à part force bons ducats,
Et gagner malgré soi plus que deux Avocats.
Le meuble, et l’équipage aidaient fort à la chose :
Quatre sièges boiteux, un manche de balai,
Tout sentait son sabbat, et sa métamorphose :
Quand cette femme aurait dit vrai
Dans une chambre tapissée,
On s’en serait moqué ; la vogue était passée
Au galetas ; il avait le crédit :
L’autre femme se morfondit.
L’enseigne fait la chalandise.

J’ai vu dans le Palais une robe mal mise
Gagner gros : les gens l’avaient prise
Pour maître tel, qui traînait après soi
Force écoutants ; Demandez-moi pourquoi.

Jean de La Fontaine, Fables de La Fontaine

Les illustrations

Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Illustration de Gustave Doré - 1876
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Illustration de Gustave Doré - 1876
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Illustration de François Chauveau - 1688
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Illustration de François Chauveau - 1688
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Gravure de Gustave Doré - 1876
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Gravure de Gustave Doré - 1876
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Illustration de Grandville - 1840
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Illustration de Grandville - 1840
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Gravure par Pieter Franciscus Martenisie d'après un dessin de Jean-Baptiste Oudry - 1759
Les Devineresses de Jean de La Fontaine dans Les Fables - Gravure par Pieter Franciscus Martenisie d'après un dessin de Jean-Baptiste Oudry - 1759
Jean de La Fontaine - Peinture par Hyacinthe Rigaud - 1690
Jean de La Fontaine - Peinture par Hyacinthe Rigaud - 1690

Le pdf

Le pdf de la fable Les Devineresses de Jean de La Fontaine est disponible dans le recueil Fables de La Fontaine :

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